Sub Rosa In Aeternum, Tribulation, Century Media, 2024
Tout commence par une vidéo aux airs de film d’horreur de série B : une religieuse en robe noire et voile de carmélite s’enfuit d’un décor de couvent étrangement statique, un nourrisson dans les bras ; s’affiche alors, sur une introduction musicale d’overdrive de guitare réverbérée, en lettres pseudo-gothiques rouges, un titre – « Saturn Coming Down » – aux relents de paganisme ; et alors que le ciel s’obscurcit soudainement, quatre figures rougeoyantes de musiciens, plongés dans l’obscurité, moulinent un riff de guitare nerveux et répétitif ; la tension monte avec l’arrivée de la caisse claire, et, alors que la religieuse se retrouve avec eux dans la chambre rouge, le quatuor se lance dans une rythmique aux relents death’n’roll. Et me voilà accro au morceau.
Le metal est un genre musical extrêmement riche et varié ; ses sous-genres produisent des morceaux dont les caractéristiques sont parfois très différentes. Certains groupes construisent leur œuvre et leur carrière entières dans les bornes d’un genre, d’autres – de plus en plus nombreux – prennent un malin plaisir à mélanger leurs influences musicales. Les albums de Tribulation, groupe suédois qui opère depuis une vingtaine d’années, témoignent, paraît-il, de variations stylistiques continues. Je l’ignore, à vrai dire : je n’en ai pas encore écouté un seul en dehors de celui que je m’apprête à chroniquer ici. Peut-être est-il de bon ton de connaître la discographie entière d’un artiste pour juger de sa dernière production ; reste que lorsqu’un disque vous marque au point que vous l’écoutez en boucle sans vous lasser, il est tout à fait légitime de vouloir rendre compte de l’expérience sans se lancer dans l’exhumation de l’intégrale du groupe. Cela m’est arrivé par le passé avec le Blackwater Park d’Opeth, ou avec The Treshingfloor de Wovenhand ; cela m’arrive aujourd’hui avec le Sub Rosa In Aeternum de Tribulation.
C’est donc la vidéo promotionnelle d’un des singles de l’album, « Saturn Coming Down », qui m’a fait découvrir le dernier album de Tribulation. Certes, nous sommes d’accord : la vidéo accumule les clichés, surtout la vampirette en robe moulante et à l’air lascif qui brandit un crucifix à l’envers et lèche un crâne ; et Saturne n’est qu’un vieux barbu malingre avec faux (trop petite) en carton, vrai-drap-fausse-toge et couronne de lauriers en plastique doré. Mais on pardonnera à Tribulation, qui peut invoquer l’une des inspirations cinématographiques assumées de l’album : le giallo, ces thrillers italiens des années 60 et 70. Autre réserve : s’agit-il de Saturne ou plutôt de Satan ? La référence à l’anthropophagie semble confirmer qu’il s’agit du Kronos des mythes grecs, assimilé ensuite au Saturne romain, même si on est loin du tableau de Goya. Mais la minceur du scénario et ce crucifix renversé semblent nous renvoyer à un satanisme plus familier au metal scandinave.
Passons : je n’écris pas tant pour parler de la vidéo, mais plutôt de la musique dont elle est le support. C’est bien le morceau qui m’a marqué. Et il condense à vrai dire ce qui fait selon moi la qualité de cet album : sur des formats classiques de chansons plutôt brèves, Tribulation développe un metal gothique aux rythmiques marquées, à la batterie puissante, en alternant des voix claires, graves et solennelles, et un chant guttural stratégiquement raréfié, ce qui augmente son impact. Les parties de guitares sont ciselées : les deux six-cordistes, Joseph Tholl et Adam Zaars, se montrent inventifs et mélodiques. Les influences sont claires : j’entends personnellement du Moonspell et du Fields of the Nephilim, certains internautes parlent de Type O Negative, ou même de Nick Cave. On pourra peut-être trouver ces réminiscences trop présentes ou évidentes, mais elles sont parfaitement intégrées à l’ensemble. La production de l’album, due à Tom Dalgety (qui a produit Ghost, Pixies, Opeth et Clutch, entre autres), et le mastering, œuvre de Magnus Lindberg (qui a travaillé pour Lucifer et Crippled Black Phoenix), rendent la musique claire et percutante sans que les lignes de chaque instrument ne soient noyées, sans que l’air ne soit perdu, comme dans beaucoup de productions contemporaines. L’album propose, sous une couverture assez sobre, neuf morceaux pour quarante minutes de musique – une durée souvent décrite comme idéale. De fait, on ne sent pas le temps passer ; et l’album frappe par une homogénéité remarquable, dans le son, l’ambiance et l’écriture des paroles, non sans de remarquables variations qui permettent à presque chaque morceau de sortir du lot et rester en tête sans donner l’impression de redites. Seuls deux titres me paraissent un peu en-dessous de l’ensemble.
« The Unrelenting Choir » est une brève introduction, lente et majestueuse, mais qu’on oublie assez vite. Prepare your soul for heresy, chante Johannes Andersson : il s’agit avant tout de faire entrer l’auditeur dans l’univers du disque et d’introduire « Tainted Skies ». Ce dernier est un très bon morceau. Tout est efficace dans cette réelle entrée en matière : le son métallique de basse galopante, porté par une batterie mate et bien présente ; le contraste entre le couplet en voix claire et le refrain en growl, expressif ; les paroles, entre hermétisme et lyrisme sauvage. Le morceau, de moins de quatre minutes, paraît trop court, et on en redemande. La suite ne faiblit pas avec « Saturn Coming Down », que j’évoquais ci-dessus. L’hymne au dieu banni comporte à la fois un refrain entêtant et un beau travail sur les lignes de guitare qui m’ont poussé à le réécouter de nombreuses fois. A ce stade du disque, les metalleux les plus exigeants regretteront le caractère immédiat, voire facile, des compositions ; pour ma part, j’applaudis.
« Hungry Waters », qui vient ensuite, est à mon sens le meilleur morceau de l’album. Sa nonchalance initiale, assurée par une rythmique aquatique de basse et batterie au-dessus de laquelle flottent des arpèges résonnants, soutient un texte simple mais rythmiquement efficace : You are the dream/You are the nightmare/You are the pulse and the pace, you are the greed and the grace/Are you out there ? La voix du bassiste-chanteur Johannes Andersson, toujours profonde, est secondée par des chœurs en question-réponse. La suite de double soli puis break instrumental au piano est bien construite et emmène à elle seule le morceau vers les sommets du final. La vidéo associée au titre vaut surtout par la présence féminine fantomatique qui vient troubler la mise en scène minimaliste du groupe, jusqu’à plaquer l’accord de piano et faire décoller le morceau.
« Drink the Love of God » présente le tempo le plus furieux du disque. Il permet de remarquer combien la composition de l’album est intelligente : on évite le ventre mou. Cette brève claque de punk gothique vient maintenir le rythme cardiaque du metalleux avant un changement d’ambiance. En effet, Tribulation propose ensuite ce qui s’apparente à une BO de court-métrage de cinq minutes : « Murder in Red ». La vidéo promotionnelle renforce évidemment cette impression : simple mais réussie, elle montre la traque nocturne d’une vidéaste, qui semble enquêter sur d’étranges meurtres – caméscope VHS à l’appui, dans un décor de petite ville américaine des années 80. Mais l’orchestration du morceau y contribue aussi. Introduit par un motif lancinant au synthé, soutenu par un beat de caisse claire synthétique, le titre nous fait changer d’univers et nous entraîne dans une atmosphère à la fois rétro et plus contemporaine. Mais c’est encore la nuit, la mort rôde toujours, et les lignes entrecroisées de guitare et de synthé nous entraînent dans la narration d’un cauchemar qui semble sans fin. Le genre de morceau que l’on met lui aussi en boucle…
« Time & the Vivid Ore » présente une intro mélodique intéressante et un couplet à l’orchestration inhabituelle. La voix death se pose sur des mélodies de guitares harmonisées. Le refrain achève l’attente de l’auditeur, mais le morceau se répète quelque peu. De fait, le dernier tiers de l’album paraîtra peut-être moins prenant. Il est en tout cas plus marqué par les influences du groupe, mais vu ce dont il s’agit, ce n’est pas un défaut pour moi. « Reaping Song » est ainsi présentée par certains chroniqueurs comme un morceau digne de Nick Cave. Il y a en effet quelque chose du balancement rythmique de certains titres des Bad Seeds, et la voix d’Andersson se fait ici presque narrative. La mélodie est belle, et le morceau lyrique : une ballade automnale et funèbre. Le dernier morceau, « Poison Pages » démarre, après une minute de carillons lointains et de notes d’ambiance, en trombe ; le morceau évoque instantanément, par les rythmiques de batterie, de guitare et de voix, les morceaux les plus rapides de Fields of the Nephilim (« Chord of Souls » sur l’album The Nephilim, ou « Reanimator » sur Dawnrazor). Ce n’est pas un hasard, car les paroles nous renvoient aussi à l’album The Nephilim par leur référence commune au roman d’Umberto Eco, Le Nom de la Rose. La thématique intermittente de l’album, la tentation de l’hérésie, trouve ici son expression la plus directe. Le caractère efficace du morceau lui permet de dépasser le pastiche : pré-refrain et refrain surpassent l’immédiateté punkoïde du couplet en associant arpèges de guitare, nappes de synthé et réverbération de la voix, avant de déboucher sur une brève mélodie, entêtante et trop peu répétée, et de terminer le cycle en retrouvant le riff initial.
Quand s’achève l’album, on n’a pas vu passer les quarante minutes. Tribulation nous offre ainsi une excellente synthèse de ce que le metal gothique peut offrir à l’auditeur : alliance de rage mélancolique et de contemplation onirique, de trépidation tellurique et d’envolées aériennes. L’ensemble vaut qu’on s’y plonge, sinon in aeternum, tout au moins un bon moment…


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